11.05.2026
Tribunal de Bobigny : La policière municipale rêvait d’une « vie de princesse »
Jeudi 7 mai, deux policières municipales étaient jugées pour détournement de fichier et corruption. L’une d’elles aurait vendu des centaines de fiches d’immatriculation, ce qui lui aurait rapporté plus de 76 000 euros.
La 14e chambre correctionnelle du tribunal de Bobigny, une fois par mois, consacre une audience aux délits commis par des policiers. Le plus souvent, les fonctionnaires sont jugés pour des faits de violence, et alors, de chaque côté de la salle, les proches du fonctionnaire et du plaignant s’amassent et bruissent d’indignation contre la version forcément « mensongère » de l’autre camp.
Parfois, ce sont des agressions sexuelles – toujours un supérieur sur une subordonnée – et alors, il est plus rare de voir des collègues du prévenu en soutien, pas plus que des amies et collègues des plaignantes, car ces affaires provoquent surtout de la gêne.
Il arrive que l’infraction relève de l’atteinte à la probité. C’est le cas pour Inès et Hind, deux agents administratifs en police municipale, prévenues d’avoir détourné des fichiers de police et violé le secret professionnel, en vue de revendre les fiches détournées à des tiers (corruption passive). Pour leur procès, personne ne s’est déplacé, car dans ces affaires, c’est un sentiment de honte qui prédomine.
Les deux prévenues comparaissent libres. L’une est habillée entièrement de noir, l’autre porte une longue tunique beige. Sur le banc, elles se tiennent très proches sans jamais interagir. À la barre, la juge leur demande de s’écarter un peu l’une de l’autre. Inès et Hind sont amies.
L’enquête fut ouverte il y a quelques mois à peine, après le signalement d’un juge d’instruction de Lille, lorsqu’il découvrit dans le téléphone d’un homme qu’il venait de placer en garde à vue, de nombreuses photos de fichiers du S.I.V (Système d’immatriculation des véhicules). Les enquêteurs désignés sont alors aisément remontés vers Hind et Inès, qui comparaissent ce jeudi 7 mai à la barre.
4 772 consultations injustifiées de fiches, 76 000 euros de gains
C’est, de très loin, à Hind que sont reprochés le plus grand nombre de faits. De mars à décembre 2025, elle a consulté le SIV 3 012 fois, et d’autres fichiers aussi, comme le FPR (fichier des personnes recherchées), pour un total de 4 772 consultations. En épluchant ses nombreux comptes bancaires, les policiers ont dénombré plus de 280 virements, émanant de 173 personnes différentes, pour un total de 76 604 euros.
Depuis qu’elle a été mise en cause, Hind reconnaît les faits dans leur intégralité. La juge rapporteuse le note une nouvelle fois et commence à lui poser des questions sur ses motivations et son mode opératoire, car si sa culpabilité est acquise, la question de la peine demeure entière.
Alors Hind explique avoir rencontré, et même « flirté » sur Snapchat avec un homme au pseudo, « SIV 51 », assez transparent sur son objet. Elle lui a confié travailler au commissariat du Blanc-Mesnil, il lui a proposé un business, elle a dit oui afin de « rembourser ses crédits ». « Vous pensez qu’on peut faire quoi avec ces fiches SIV ? » Demande la juge.
Hind confie n’y avoir jamais réfléchi, mais que l’IGPN l’a affranchie de l’usage que divers réseaux délinquants en faisaient, et, admet-elle, ça l’a « mise mal »*. Simplement, explique-t-elle, elle a mis le doigt dans un engrenage, téléguidée par ce compte Snapchat – dont les policiers n’ont jamais pu identifier le propriétaire, et que Hind refuse de dénoncer – grâce à qui elle gagnait jusqu’à 50 euros par fiche SIV.
Les enquêteurs comme les juges pensent que le compte SIV 51 est un leurre, et que c’est Hind elle-même qui était à l’initiative de ce trafic. À l’appui, ils produisent des SMS dans lesquels la prévenue semble présenter ses tarifs et monnayer des transactions avec des clients, loin, comme elle le prétend, de se contenter de percevoir un tarif fixé par son mystérieux commanditaire, qui lui fournirait des clients. La juge sort un message de 2021, quatre ans avant le début de la période de prévention, dans lequel elle semble vouloir vendre à son interlocuteur une fiche issue du FPR (300 euros).
« Je n’avais pas réellement mesuré l’impact »
Hind serait la tête et Inès sa sous-traitante. Les deux collègues se sont connues lorsqu’elles étaient en poste à Saint-Maur-des-Fossés, jusqu’en 2021. Elles ont tissé des liens d’amitié très forts et sont restées proches depuis.
Un peu plus jeune que Hind, elle-même âgée de 31 ans, Inès était en poste à Roissy et Marseille durant la période de prévention – la même que sa coprévenue ; elle a consulté 23 fois le FPR et perçu 700 à 900 euros. Elle s’explique : « Je savais que ce que je faisais, c’était pas légal, j’avais besoin d’argent pour payer mon loyer.
— Qui vous sollicitait ?
— Une personne.
— Vous ne voulez pas dire qui c’est ?
— Non.
— Vous savez ce qu’est le FPR madame ?
— Oui.
— Est-ce que vous avez conscience de ce que vous avez fait ?
— Je n’avais pas réellement mesuré l’impact. »
Même naïveté affichée, même excuse : toutes deux faisaient face à des difficultés financières. « Je devais payer mon loyer », dit Inès. « Je devais rembourser des crédits à la consommation », avance Hind. La juge fait les gros yeux. Elle répète, en détachant les syllabes, qu’elle a perçu 76 000 euros en 8 mois, soit 8 500 euros par mois. « J’ai un énorme crédit », rétorque Hind.
« Quelles sont les mensualités ?
— 1 750 euros par moiS.
— Et les 30 000 euros retirés sur vos comptes ?
— J’ai mangé, rien d’exceptionnel.
— Vous êtes aussi partie en vacances, allée au restaurant, vous avez refait la cuisine de votre mère.
— J’ai voulu goûter à un confort que je n’avais jamais eu. J’ai eu une enfance précaire, ma mère m’a beaucoup aidée, j’ai voulu lui rendre la pareille. »
La présidente revient à la charge : « On ne peut pas dire qu’avec 8 000 euros par mois, en plus de votre salaire, vous soyez en difficulté financière.
— (la juge rapporteuse) C’est maladif votre rapport à l’argent, Madame ? »
L’avocate de Hind intervient : « expliquez votre parcours de vie. » La prévenue semble émue. L’avocate reprend : son père était un ancien trafiquant d’arme et il a fait beaucoup de prison pour des crimes commis dans sa jeunesse. Après la naissance de Hind, son dernier enfant, il a cessé ses activités délinquantes. Mais un jour, alors qu’elle avait quatre ans, des inconnus armés ont débarqué chez elle et ont tiré partout. Ça l’a marquée durablement.
Les juges ne réagissent pas vraiment, alors l’avocate ajoute qu’Hind a porté plainte contre son ex-conjoint pour violences, viols, harcèlement et menace. Ce qu’elle veut dire, c’est que la vie de sa cliente est une vie de violences, qu’il faut la traiter avec indulgence car « elle voulait enfin avoir cette vie de princesse qu’elle n’a jamais eue ».
Prison ferme
La procureure, contre ces deux amies « qui refusent de se mettre en cause », attirées par « l’appât du gain », demande une « vraie sanction » afin que « ça s’arrête » (elles ne sont déjà plus fonctionnaires) : 12 mois de prison avec sursis probatoire et 5 000 euros d’amende contre Inès. 18 mois avec sursis probatoire et 15 000 euros d’amende contre Hind. L’avocate de cette dernière plaide l’indulgence.
Quant à l’avocat d’Inès, il est « abasourdi » par la lourdeur des réquisitions contre sa cliente. Elle a touché moins de 1 000 euros, pourtant, le ministère public réclame à son encontre les deux tiers de la peine requise contre son amie qui, elle, a perçu 76 000 euros. Les calculs sont vite faits, et le tribunal adhère partiellement aux demandes de l’avocat, en condamnant Inès à « seulement » 10 mois de prison avec sursis simple et à 2 000 euros d’amende, tandis que Hind écope de 18 mois de prison dont 9 mois avec sursis simple. La partie ferme est aménagée ab intio sous la forme d’un bracelet électronique. Elle devra en outre s’acquitter de 15 000 euros d’amende, est définitivement interdite de fonction publique et inéligible pendant deux ans (un an pour Inès, peine obligatoire).
Les deux jeunes femmes quittent la salle en toute discrétion, tandis qu’un dossier de violence en garde à vue est appelé : un policier se lève, les bancs bruissent d’indignation et le public s’agite soudainement.
*Un rapport de la Cour des comptes publié en mars évalue à 1,5 milliard d’euros le montant du manque à gagner lié à la fraude aux immatriculations.
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