09.04.2026

Le 28 février 2024, Wafik Haouaneb, 25 ans, est retrouvé pendu dans sa cellule de la maison d’arrêt de Fresnes. Plusieurs détenus affirment qu’il a été frappé par des surveillants peu avant sa mort. Cinq agents seront jugés pour leur rôle cette nuit-là. L’affaire soulève une question cruciale : pourquoi les gardiens ont-ils mis de longues minutes à intervenir alors que le jeune homme était déjà pendu ?

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La cellule n°6 du quartier disciplinaire ressemble à un cloaque composé d’un petit lit en fer bleu, déglingué, d’une petite table rouillée où des barquettes à peine entamées pourrissent dans l’air confiné, et d’un WC en inox, sans abattant, collé à un lavabo du même métal. Le sol et les murs sont maculés de crasse et de matières organiques, sang, excréments, vomissures, au point qu’on ne distingue plus leur couleur d’origine. Un blanc sale domine, comme du guano séché.

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C’est dans ce trou puant de neuf mètres carrés que Wafik Haouaneb, 25 ans, s’est suicidé dans la nuit du 27 au 28 février 2024.

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Aux alentours de minuit, les gardiens le retrouvent suspendu par son pantalon, dont les jambes ont été nouées au grillage de la fenêtre. Celle-ci, située à environ un mètre du sol, ne permet pas une suspension complète : quand ils décrochent Wafik, ses pieds touchent le sol. Il ne respire déjà plus. Les pompiers le sortent sur la coursive et commencent un massage cardiaque, poursuivi par le Samu à son arrivée. À 1h33, le médecin constate le décès. Le corps maigre de Wafik, vêtu d’un simple caleçon noir, gît au sol, les bras écartés. Une marque violacée entoure son cou, sa barbe est noire, ses yeux mi-clos. Son nez et sa pommette gauche sont tuméfiés.
Un rapport administratif rédigé et transmis dès le lendemain

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L’autopsie conclut à une mort par pendaison. Elle révèle également une fracture du nez.

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Ils les soupçonnent aussi de violences. Selon eux, après une altercation sur la coursive, filmée par les caméras de surveillance, des agents auraient furtivement frappé Wafik dans sa cellule, à l’abri des regards.

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Aux urgences où il est conduit, un psychiatre évalue son état psychique. Il ne relève pas d’épisode dépressif, mais note que Wafik a proféré « des menaces suicidaires si retour en prison ». Le médecin conclut en quelques lignes que son état est compatible avec un retour en détention. Il recommande toutefois des mesures de prévention du risque suicidaire. Le compte rendu précise que ces informations ont été « transmises à l’agent de police présent ». Wafik repart avec une prescription d’anxiolytiques. De son côté, le président du tribunal correctionnel signale aussi le comportement suicidaire du détenu dans sa notice individuelle et en informe par courriel l’adjointe au directeur du centre pénitentiaire de Fresnes, où Wafik va être transféré.

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En attendant, Wafik est enfermé à Fresnes, dans le Val-de-Marne, la deuxième prison de France par la taille. L’établissement traîne une réputation sombre. Vétuste, infestée de rats et de nuisibles, il a valu à la France plusieurs condamnations devant les juridictions françaises et européennes pour les conditions de détention. À Fresnes, la surpopulation reste chronique. Dans la maison d’arrêt pour hommes, on compte 1696 détenus pour 1184 places au 1er janvier 2024, soit un taux d’occupation de 143,2%. Un univers carcéral saturé, souvent décrit par les détenus, les associations, l’ONU et la Cour européenne des droits de l’homme comme un milieu où l’hygiène se dégrade et où la vie quotidienne se déshumanise.

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En plus de l’anxiolytique prescrit aux urgences, les médecins lui donnent du valium.

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Selon lui, tout se passe mal dès son arrivée. « J’étais soi-disant en retard de cinq minutes et ils n’ont pas voulu me laisser entrer tout de suite », raconte-t-il. Les surveillants refusent également de prendre le sac d’habits qu’il a apporté pour Wafik. Surtout, affirme Adam, la prison n’a pas prévenu son frère de cette visite. Lorsque les agents finissent par conduire Wafik au parloir, le temps imparti est déjà presque écoulé. « Sur les 45 minutes prévues, je n’ai pu le voir que dix ou quinze minutes », se souvient Adam. « Il n’allait pas bien, il pleurait, et il disait qu’il était maltraité par les gardiens ».

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Les entretiens menés avec les infirmiers et les psychiatres dressent de Wafik un portrait nuancé. Wafik n’apparaît pas comme un détenu endurci. Mais c’est un homme à bout. Plusieurs événements l’ont fragilisé : sa blessure au genou, qui lui complique chaque déplacement ; ses affaires, restées à Laon ; les visites familiales qu’on lui refuse. À cela s’ajoute, selon lui, l’attitude de certains surveillants, qu’il juge agressive ou vexatoire. Peu à peu, la pression s’accumule. Wafik dit se sentir traqué, et cette tension permanente le rend nerveux, parfois agressif. En quelques semaines, son état psychologique se dégrade nettement.

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Le 26 février 2024, vers 12h15, des policiers viennent chercher Wafik pour l’emmener au tribunal de Créteil. Les témoignages des agents pénitentiaires et les vidéos montrent qu’il porte une attèle au genou et boîte beaucoup. Sans ses béquilles, il avance avec difficulté. Mais comme Wafik ne présente aucun certificat autorisant leur utilisation lors du transfert, les agents refusent de le laisser partir avec.

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Aucune caméra ne filme l’intérieur de la cellule. Lors de son audition du 19 mars, Alain* déclare qu’« à aucun moment [le détenu] n’a été frappé ». Pourtant, l’autopsie réalisée dans la nuit met en évidence une fracture du nez et plusieurs tuméfactions. Les surveillants évoquent alors l’hypothèse d’une automutilation.

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Hanyss explique avoir entendu Wafik crier « Vous m’avez cassé le poignet ! » au moment où il se débattait pour ne pas réintégrer sa cellule.

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Noah dit, lui, avoir entendu un surveillant crier aux détenus d’aller « niquer leur mère ». À travers les barreaux, Wafik lui aurait ensuite confié qu’il s’était fait taper par des surveillants.

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Pascal affirme avoir entendu l’embrouille entre Wafik et un surveillant. Selon lui, l’agent aurait lancé : « Suicide-toi, sale blédard de merde ».

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Dans la cellule voisine, Salou dit avoir entendu distinctement plusieurs « boum boum boum » venant de la cellule de Wafik. Celui-ci lui aurait ensuite confié avoir été frappé par les surveillants. Salou rapporte également avoir entendu un surveillant lui crier « Suicide-toi ».

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Un autre détenu, David, se souvient de la suite de la nuit : « Après minuit, j’ai entendu un bruit de balle de ping-pong qui rebondissait, des surveillants qui rigolaient. Je me suis mis à lire mon livre, je n’arrivais pas à dormir. Puis j’ai entendu comme des grosses bottes, je n’arrivais toujours pas à dormir. J’ai compris que c’était les pompiers. J’ai entendu la machine qui fait le massage cardiaque, pendant très longtemps. On a compris qu’il était mort. »

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Alain* part chercher le défibrillateur. Les images de vidéosurveillance montrent qu’il revient avec l’appareil sans accélérer le pas, note également l’officière de police judiciaire dans son rapport.

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Lors de son audition, Alain* déclare avoir mis « cinq à dix minutes » pour rejoindre la cellule et situe son arrivée à 00h08. Cette heure correspond précisément à celle inscrite dans le cahier de main courante par Mathias*. Pourtant, la vidéosurveillance montre clairement que Rémi* et Alain* ont mis 13 minutes pour parcourir les 300 mètres les séparant de la cellule n°6, et qu’ils se trouvent devant sa porte à 00h19.

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Mais malgré cet écart, l’enquête interne de l’administration pénitentiaire a conclu que l’intervention des surveillants a été conforme à la rapidité exigée par la situation d’urgence.

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La famille de Wafik conteste vivement cette conclusion. Selon elle, la contradiction entre les déclarations des surveillants et les délais visibles sur les images n’a jamais été réellement éclaircie. Malgré cela, à l’issue de l’instruction clôturée le 7 février 2025, le parquet classe l’affaire sans suite le 11 juillet 2025.

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Cette décision provoque colère et incompréhension chez les proches de Wafik. Refusant d’en rester là, la famille décide d’engager elle-même des poursuites. Fin février 2026, ses avocats saisissent le tribunal pour que Brandon*, Alain*, Rémi*, Mathias* et Paul* soient jugés pour leur rôle dans cette nuit.

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Tous les cinq sont poursuivis pour violences volontaires en réunion, pour ce qui se serait passé dans la cellule avec Wafik. Quatre d’entre eux devront aussi répondre du chef de non-assistance à personne en danger.

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Au cœur du dossier demeure une question centrale : comment expliquer les tuméfactions et la fracture du nez relevées à l’autopsie, alors que le médecin n’avait relevé aucune blessure lors de l’examen effectué à l’infirmerie, quelques minutes avant le retour en cellule et l’altercation avec les surveillants ? Plusieurs détenus disent avoir entendu l’intervention et rapportent les plaintes de Wafik, ce qui alimente le doute autour de la version officielle des faits.
Surtout, au regard de l’état suicidaire de Wafik Haouaneb, connu dès son arrivée en détention, régulièrement mentionné lors des consultations médicales et consigné dans les documents de suivi, l’exceptionnelle lenteur de l’intervention des surveillants constitue, selon les avocats de la famille, un délit de non-assistance à personne en danger.

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