« J’avais l’impression d’être leur petit monstre. » Assis•e à la terrasse d’un café autour d’une boisson réconfortante, Axel se remémorre le déferlement de violence de genre qu’iel a subit de la part des policier•e•s ce soir là. « C’est la première fois que j’éprouve cette enbyphobie de façon aussi frontale. » [L’enbyphobie est une forme de transphobie à l’égard d’une personne non-binaire]. La veille, alors que les militant•e•s du groupe local d’Extinction Rebellion repartent sur leur vélo après avoir remplacé les publicités d’un abribus par leurs propres affiches, une voiture de police arrive dans leur direction. Iels tentent de repartir par des petites rues résidentielles mais se font vite rattraper par les gyrophares. « Ils sont arrivés pleine balle ! Heureusement qu’on s’est arrêté », se souvient Juliette. « Après tout est allé très vite », poursuit-t-elle.
« Toi, on ne sait même pas de quel sexe t’es »
« Iels nous demandent de poser nos vélos, nos sacs et de retirer nos cache-cou. » C’est à ce moment que les ennuis commencent pour Axel. « Quand je retire le cache-cou qui me masque le visage, un des policiers commence par me genrer au masculin. » D’un mouvement brusque, il lui baisse ensuite la partie qui lui recouvre les cheveux. « Quand il voit ma coupe, il me dit : ‘toi, on ne sait même pas de quel sexe t’es !’ « . Ces violences de genre vont revenir constamment. Le petit groupe de quatre n’est pas très bavard face aux forces de l’ordre. Certain•e•s préfèrent garder leur droit au silence, ce qui a pour effet de les agacer. « Ca n’existe pas, c’est dans les films », répond l’un d’entre eux à Juliette. Tous•tes, excepté Benoît, sont ensuite menotté•e•s puis conduit•e•s au commissariat. Juliette et Axel sont côte à côte, dans la même voiture. Iels font part de leur stress et de leur incompréhension sur la conduite qu’adopte le policier au volant. « On roule à plus de 100 km/h avec les gyrophares et la sirène en slalomant entre les voitures ! Au niveau de la place de Verdun on a failli écraser un piéton. Il a dû courir pour éviter la voiture qui n’a même pas ralenti ! C’est une dinguerie de conduire comme ça, on n’a vraiment pas compris ! » Iels arrivent en premier•e•s au commissariat, suivi par Benoît et Dylan qui se trouvent dans une autre voiture.
Harcèlement et intimidations
Les quatre membres d’Extinction Rebellion sont d’abord assis•e•s dans une même pièce. Mais rapidement, Axel est mis•e à l’écart du groupe. Juliette se souvient d’avoir eu vraiment peur pour sa•on camarade qui subit clairement un traitement différencié et plus violent que le reste du groupe. Axel est emmené•e par la policière pour se faire fouiller dans une salle à part. « Elle me guide dans un couloir avec plein de cellules et d’un coup, elle me pousse de façon démesurée vers la salle de fouille comme si j’essayais de m’enfuir », raconte-t-iel encore offusqué•e par cette scène. En dépit de ce geste, la fouille est « réglo » témoigne Axel. « J’avais peur des autres flics. Alors quand elle me met dans cette salle fermée et non visible les mecs qui me font des remarques sur mon identité de genre, le stress redescend ». Mais iel continue quand même de recevoir des remarques hostiles de la policière. « Le fait de sourire et de ne pas répondre quand elle me pose des questions, ça l’énerve vraiment ! », ressent-iel. Elle lui dit : « Pourquoi vous êtes autant anti-flic ? Vous ne respectez tellement pas l’ordre et la loi ! » Pourtant, les « Rebel•le•s » ne montre pas d’animosité envers les forces de l’ordre. C’est plutôt ce que leur renvoient les quatre acolytes qui ne leur plaît pas. « A un moment, j’entends le chef dire de nous ‘ça c’est ce que je déteste le plus’ « , se remémore Axel.
Après la fouille, iel est placé seul•e, dans une cellule. « Quand je passe devant iel pour me faire fouiller à mon tour et que je vois son sourire, ça me rassure », se rappelle Juliette. Mais son isolement ne va rien arranger à sa situation. Au contraire. « Ils discutent alors entre eux pour essayer de déterminer mon ‘sexe’ « , soupire Axel. « C’est arrivé à plein de moments, ça ! », s’exaspère Juliette. « Je les entends faire l’hypothèse que mon genre c’est ‘libertin’ « , s’étonne-t-iel. Puis l’un des policiers parle du terme non-binaire. Celui qui se montre, dès le départ, particulièrement violent avec Axel, s’approche avec sa lampe torche en lui braquant la lumière dans les yeux. Derrière la vitre de la cellule, il dit « ça c’est non-binaire ? » Face à la violence que dégage cet homme en uniforme, Axel est inquiet•e. « Parfois il vient, se pointe, me fixe pour m’intimider et repart. J’appréhendais le fait qu’il essaye de me toucher », se remémorre-t-iel.
Racisme et menaces d’agression physique
Les policiers vont ensuite se pencher sur les affiches que le groupe était en train de poser dans les abribus des quartiers ouest de La Rochelle au moment de leur arrestation. « INDUSTRIES TOXIQUES DÉNI PUBLIC » peut on lire en lettres capitales de couleur violettes sur fond vert. Au centre de l’image, on distingue un dessin de poumons malades, avec du liquide qui s’en échappe. De part est d’autre, deux masques à gaz et cette description en rouge : « Mireuil, La Pallice, Portneuf, Laleu et La Rossignolette : +27% de cancers du poumon +33% des voies aériennes digestives supérieures chez les hommes » par rapport au reste du département. Des chiffres faisant référence à l’étude commandée et financée par la Ligue contre le Cancer de Charente-Maritime publiée en juillet 2023 et cachée par la mairie pendant plus de deux ans. En lisant les affiches réalisées par les Rebel•le•s rochelais•e•s, le policier le plus virulent fait état de son ignorance. « C’est ça votre lutte : c’est les cancers ? », s’étonne-t-il. « Mais ya pas de cancers en France ! » Son collègue rétorque : « Les cancers c’est qu’en Afrique ! » Une remarque raciste, provocant la sidération des militant•e•s. Tous•tes sont unanimes : comment est-ce possible de dire une énormité pareille ?
Dylan, avec qui les policiers n’ont pas montré d’hostilité particulière, est le premier à sortir. Il est suivi quinze minutes plus tard par Juliette puis Axel, qui tour à tour vont donner leur identité. Mais Benoît s’y refuse encore. Il devient alors le centre de l’attention et le nouveau bouc émissaire de l’équipe. Le policier qui s’était donné un malin plaisir à harceler Axel, se tourne désormais vers le dernier membre du groupe et cherche, lui aussi, à l’intimider. « Je l’entends dire ‘moi quand je suis avec un taser c’est la bavure’ « . Seul avec les forces de l’ordre à ce moment, il comprend que cette remarque lui est destinée. Une atmosphère d’intimidation et de menaces de violences bien installée qui se poursuit, jusqu’à la fin. Alors qu’il est replacé dans la cellule où était sa•on camarade quelques minutes plus tôt, le même policier demande à Benoît, juste à côté de son supérieur qui ne relève pas : « Est-ce que tu t’es dejà bien fait casser la gueule, mais vraiment bien ? C’est ce qu’il te manque, une bonne claque ! », raconte-t-il, encore stupéfait par cette scène. « Tu as vraiment le sentiment que tout peut arriver et qu’au moindre truc de travers tu peux te faire frapper. Tu sens qu’ils font ce qu’ils veulent, malgré la présence de leur supérieur. » Benoît qui se sentait plutôt à l’aise au début de son récit, se rend finalement compte de toute la violence qu’il a essuyé. « C’est vrai que ça a été violent psychologiquement », concède-t-il.
Culture du viol et attitude décomplexée
Benoît est également témoin de conversations très dégradantes au sujet de femmes avec qui les policiers disent avoir eu des relations. « C’est un moment de discussions assez lunaire entre trois policiers qui évoquent de façon ultra dégradante leurs relations sexuelles. Des trucs vraiment horribles », ajoute-t-il. Le militant ne souhaite pas s’étendre sur cette scène, ni avec ses camarades, ni lors de notre échange. Juliette aussi constate la façon qu’ils ont de parler des femmes, très rabaissante et sexualisante. Elle est profondément choquée par certains propos qu’elle a entendu. « L’un d’entre eux raconte qu’il ne se protège pas pendant les rapports car ‘les capotes c’est pour les gauchos’ « , raconte-t-elle, blasée par cette atmosphère omniprésente dans le commissariat. « C’est aussi à ce moment qu’il dit de nous ‘ça j’y touche pas’ « . Ce à quoi l’un de ses collègues répond : « C’est fou que tu dises ça alors que toi t’es connu pour viol. » Des échanges tout à fait décomplexés et vraiment déroutants pour la personne qui entend ça, impuissante. « Ils parlent de « baiser des meufs », ils se questionnent sur la possibilité de « nous baiser » aussi. Ça instaure clairement dans l’espace la possibilité du viol », analyse a posteriori Axel. « Ils font aussi des commentaires sur mon physique, mon corps est un sujet », poursuit-iel. « Ce n’est pas circonscrit à des moments en particulier, c’est une atmosphère continue. » Culture du viol, violence de genre, racisme, menaces d’agressions physiques, les quatre militant•e•s sont témoins d’une ambiance nauséabonde pesante dès l’instant où iels sont arrêté•e•s.
Benoît finit par coopérer et donne son identité vers deux heures du matin, deux heures environ après le départ de ses camarades du commissariat. Mais le militant devra malgré tout attendre une demi-heure supplémentaire pour être libéré, sans qu’aucune justification ne lui soit donnée.
Des méthodes disproportionnées pour une action « légitime »
Les quatre membres d’Extinction Rebellion témoignent d’une nuit particulièrement éprouvante. Même Dylan, épargné par les forces de l’ordre, constate le traitement infligé à ses camarades dès leur arrestation et se fait du souci notamment pour Axel et Juliette.
Benoît raconte aussi ce moment où l’un des policiers a essayé de voler la casquette de Juliette. « C’est la seule fois où j’ai entendu le chef dire à l’un des policiers qu’il ne pouvait pas faire ça », se rappelle-t-il, encore scandalisé. Cette scène est pour Juliette particulièrement révélatrice de cette ambiance généralisée où tout semble permis et admis, sauf quand il s’agit de s’en prendre aux effets personnels.
Ce qui les choc aussi c’est leur réponse totalement disproportionnée alors même que les policiers ne savent pas vraiment ce que le groupe est en train de faire. Les policier•e•s avouent facilement le fait qu’iels les arrêtent car iels sont masqué•e•s. « Vos affiches on s’en fout », affirme la policière. Certains policiers iront mêmes jusqu’à dire que leur « combat » est « légitime ». Pour Benoît, « ça insiste encore plus sur le côté ultra arbitraire de ce qu’il s’est passé. C’était « gratos » dès le début.
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« Quand tu saisis les derniers espaces d’expressions qu’il te reste, c’est-à-dire la rue, la police revient assumer son rôle de contrôle de l’espace public et tu te fais ramasser la gueule. Sur ce sujet au moment des municipales, c’est significatif », observe Benoît, furieux.
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APPEL À TEMOIGNAGE
Si vous aussi vous avez été victime de violences policières par la police de La Rochelle, vous pouvez contacter l’auteurice de cet article via son adresse mail : solene.carpenter@proton.me. La libération de la parole permet de porter un coup à l’impunité de la police.
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